L'arrivée d'un enfant accroît les inégalités hommes-femmes

Être enceinte ou maman en 2018 ne devrait plus être un frein à la carrière. Mais il y a encore du travail à faire, à la fois dans les entreprises et dans les mentalités. Rencontre avec Gaëlle Demez, responsable nationale des Femmes CSC.
Le rapport 2017 de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes montre qu’en un an, deux fois plus de femmes ont signalé des discriminations au travail liées à leur grossesse ou maternité. Comment interprétez-vous cela? Est-ce que cela recoupe vos observations? 
Pour expliquer cette augmentation, on peut sans doute faire l’hypothèse que les jeunes mamans bénéficient maintenant d’une meilleure information quant à leurs droits, et on peut bien sûr s’en réjouir. Cependant, nos affiliés et militants nous rapportent également que la pression augmente de manière continue dans les entreprises. Les secteurs publics et non marchands ne sont d’ailleurs plus épargnés, bien au contraire! Il faut de plus en plus être super-rentable en permanence…
On a donc souvent en face de nous des femmes qui expliquent qu’elles essaient de faire en sorte que leur grossesse n’ait aucun impact sur leur travail. Et quand leur état de santé ne leur permet pas de «tenir le rythme», elles culpabilisent!
On voit aussi souvent qu’elles ne sont pas remplacées pendant leur congé de maternité, ce qui reporte la charge de travail sur les collègues. Et parfois, elles sont obligées de compenser avant et après leur congé de maternité, au moment même où elle sont dans une situation plus sensible, jeunes mamans d’un nouveau né, avec des nuits souvent difficiles… 
Selon une étude de l’Institut publiée l’an dernier, en Belgique, trois jeunes mamans sur quatre auraient été confrontées à au moins une forme de discrimination, de préjudice ou tensions au travail. Or, peu de femmes réagissent, ayant souvent elles-mêmes intégré l’idée que la maternité est un frein «obligé» pour leur carrière. Comment faire évoluer les mentalités?
La première chose est d’informer: les femmes doivent mieux connaître leurs droits. Dans les entreprises où une délégation syndicale est présente, les délégués sont là pour les informer et faire respecter leurs droits. Lorsqu’elles travaillent dans des entreprises sans représentation syndicale, les travailleuses peuvent trouver l’information dans les centres de services CSC ou auprès de leur permanent.
Comme je l’ai déjà mentionné, la pression est grande, surtout pour les moins qualifiées. Chacune et chacun sait que s’il n’est pas rentable, des dizaines de sans-emploi attendent à la porte. Certains employeurs ne se privent d’ailleurs pas de le leur rappeler. Certes, la législation belge protège bien les travailleuses durant leur grossesse, leur repos de maternité et la reprise du travail, et même au moment de l’entretien d’embauche… Le souci se trouve surtout dans les mentalités et dans la pression sur l’emploi.
Comme il est très justement mentionné dans ce rapport de l’Institut, «ce qui semble faire défaut, c’est une éthique de la grossesse. Le fait d’agrandir la famille est un évènement privé, mais la prise en charge d’une nouvelle génération est une tâche collective dans la société». Le noeud se trouve sans doute là: dans quel modèle de société vivons-nous? Ne devrait-on pas privilégier le respect pour cette nouvelle vie et la personne qui la porte en l’accueillant avec respect et bienveillance, en entourant la travailleuse, en la remplaçant durant son absence, en lui laissant la possibilité de reprendre calmement après son «repos» de maternité?
Le choix du temps partiel par les mères de famille, c’est aussi une option sur laquelle vous essayez de faire réfléchir les jeunes travailleuses…
Beaucoup de travailleuses témoignent en effet des difficultés de concilier vie privée et vie professionnelle lorsque la famille s’agrandit. Les crèches sont insuffisantes et leur prix plombe le budget des jeunes parents. Du coup, le couple fait ses calculs et sacrifie le salaire le moins élevé, souvent celui de la femme… qui passe alors à temps partiel.
Pour les Femmes CSC, passer à temps partiel parce qu’on n’a pas de solution de garde d’enfants ou parce qu’on n’en peut plus de devoir gérer le boulot et les charges familiales, c’est un choix contraint. Ce choix a des conséquences ensuite sur l’ensemble de la carrière et sur les droits sociaux (chômage, pension, maladie…). C’est aussi une des causes de l’écart salarial qui était encore de 21% en Belgique en 2017! 
Les femmes doivent prendre conscience de cela, idéalement avant d’être enceinte. Il y a un énorme travail d’éducation permanente que les Femmes CSC, entre autres, réalisent avec elles sur cette question. 
Pour que les femmes aient réellement les mêmes chances que les hommes, quelles seraient, selon vous, les mesures concrètes à privilégier?
Tout d’abord, informer, informer, informer les femmes sur lesconséquences de leurs choix. C’est essentiel! Le prince charmant est là, le bébé arrive, on n’a que des étoiles dans les yeux: c’est super, mais il faut vraiment rester réaliste et assurer ses arrières! 
Il est donc indispensable de bien connaître ses droits et d’oser les faire respecter, avec le soutien de la délégation syndicale lorsqu’il y en a une dans l’entreprise. Lorsque des questions sur la situation personnelle sont posées lors de l’entretien d’embauche («Désirez-vous avoir des enfants? Quelles sont vos solutions de garde?» etc.), il ne faut pas hésiter à en informer la CSC et l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes.
Pour nous, il est également nécessaire que la «charge» des enfants soit mieux répartie entre les parents. Les femmes en seront moins discriminées. Rendre le congé de paternité obligatoire et allonger sa durée, encourager les jeunes papas à prendre leur congé parental pour s’investir plus dans la vie familiale sont de bonnes pistes de travail. Beaucoup de jeunes papas ne prennent pas l’entièreté des dix jours auxquels ils ont droit à la naissance de leur enfant et, ensuite, n’osent pas faire la demande d’un congé parental.
Il faut enfin travailler vraiment sur les mentalités et les stéréotypes. Travailler d’une part sur le «biologique», en accordant à la grossesse la bienveillance qu’elle requiert, et d’autre part travailler sur le «culturel» en luttant contre les stéréotypes qui mènent au fait que ce sont les femmes qui doivent s’occuper des tâches familiales et domestiques.
Enfin, il est essentiel de travailler à un autre modèle de société où avec, par exemple, une réduction collective du temps de travail, la pression au travail diminuerait et les parents et les grands-parents regagneraient du temps pour l’essentiel. Osons rêver…